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Apichatpong Weerasethakul

Periphery of the Night

Exposition personnelle Apichatpong Weerasethakul

du  au 
L’IAC présente Periphery of the Night, une monographie d’envergure de l’artiste et cinéaste thaïlandais Apichatpong Weerasethakul. 

De films en œuvres plastiques, d’environnements en vidéos, une conception élargie du cinéma s’incarne chez cet artiste qui conçoit l’image en mouvement comme le déploiement de notre âme, une interface laissant filtrer les différents processus, visibles et invisibles, qui nous animent. Proposant pour l’intégralité des espaces un projet immersif où animaux et humains, fantômes et forêts, vivants et morts cohabitent dans des entre-mondes ensommeillés, l’artiste fait écho aux approches perceptuelle et cosmomorphe de l’IAC et du Laboratoire espace cerveau : l’obscurité de ses œuvres se charge d’une puissance subversive, comme si l’expérience de la nuit pouvait nous transformer et réactiver notre conversation avec le vivant. Au cœur de cette pénombre alternative, il s’agit de déployer une écologie relationnelle qui soit une véritable science de la compassion. 

 




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Periphery of the Night


Jalonnée de chambres obscures et composée d’une vingtaine d’œuvres, dont des pièces inédites, l’exposition multiplie les supports et les dispositifs de projection, façonnant autant d’environnements initiatiques où s’exerce un véritable art de la dilatation. Porté par le rythme envoûtant des vidéos, leurs jeux d’ombres et de lumières, le tissu sonore pénétrant qui les accompagne, le visiteur est invité à circuler de l’une à l’autre dans un état de conscience altérée, à la lisière entre la veille et le sommeil.

C’est cette lisière, cette « périphérie » nocturne que l’artiste explore. La périphérie de la nuit : un espace-temps distinct et pourtant à portée de main, à quelques encablures du jour. D’emblée, chez Apichatpong Weerasethakul, la beauté plastique, objet du regard, est prolongée par un sens poétique plus large, qui touche notamment au langage : cette tendance littéraire à la métaphore imprègne ses œuvres, de l’intérieur comme de l’extérieur – l’artiste accompagnant régulièrement ses vidéos de poèmes ou de récits allégoriques. L’image ne peut rendre compte de tout ; il faut l’ouvrir, la confronter à d’autres manières de percevoir, afin que se répercutent plus finement en nous les couleurs, les micromouvements, la lumière et les sensations qui animent ses vidéos. La mise en espace de son travail, loin de nous rendre passif·ive·s, nous donne à pratiquer cette sensorialité exacerbée, nous en fait physiquement épouser les contours.

Ainsi, il s’agit d’expérimenter à notre tour cette forme élargie de l’attention, à la fois aiguë et délicate, que l’artiste accorde à ses proches et à son lieu de vie, saisissant parmi des fragments de quotidien une beauté étrange, parfois comique ou dérangeante. Ses « journaux vidéo », réalisés avec la petite caméra qu’il garde constamment près de lui, témoignent d’une empathie vibrante qui pénètre tout ce qu’elle touche, jusqu’à rendre confuses les limites entre ce qui relève de soi et de l’autre. On y rencontre celles et ceux qui l’entourent, amis humains et animaux (à l’image de son studio de production Kick the Machine qui juxtapose sur son site internet les rubriques « people » et « animals »). On y retrouve des visages familiers (Sakda Kaewbuadee, Jenjira Pongpas-Widner), les comédiens croisés ailleurs, dans ses longs métrages, à peine dissimulés sous le masque de personnages de fiction. 

La douceur incomparable du regard qu’il livre sur ces êtres coexiste avec l’amertume liée à la situation politique thaïlandaise, évoquée explicitement au détour de plusieurs vidéos. Mais au-delà des références au pouvoir et à l’armée, c’est au cœur de sa quête perceptuelle que s’enracine le geste politique d’Apichatpong Weerasethakul : pour lui, la caméra est capable de mettre au jour, en effleurant le réel, une communauté invisible, le réseau des forces qui courent entre les êtres et les choses, entre les différentes formes de vie (animales, végétales, spectrales). La technique et le spirituel s’amalgament au cœur d’un même processus de révélation, qui prolongerait notre cinéma intérieur, cet « appareil de projection » auquel l’artiste compare l’esprit humain. Dotée de cette capacité à sonder et à faire émerger l’invisible, l’image en mouvement apparaît comme le refuge des liens secrets, un sanctuaire fragile qu’il s’agit de préserver des agressions extérieures. Les corps assoupis qui peuplent les vidéos de l’exposition seraient les gardiens de cette mémoire virtuelle, basculant de rêve en rêve pour échanger leur savoir et entretenir sa vitalité1.

En nous plaçant sur le seuil de ces échanges, Periphery of the Night nous engage dans des pistes rêveuses, qui s’incarnent dans une vaste galerie de rythmes et d’énergies, parfois très éloignés du calme diffus et de la langueur caractéristique des films de cinéma. Au moyen de dispositifs singuliers (rétroprojection, projections suspendues, filtres holographiques), il s’agit de modifier notre horloge biologique, au point de nous faire éprouver d’autres cadences et de nous transformer, aussi soudainement et discrètement que change l’atmosphère, lorsque la lumière s’évanouit au gré d’un mouvement de rideau, d’une brise à travers les arbres, ou lorsque le soleil bascule de l’autre côté de l’horizon.

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D’après l’ouvrage de Érik Bordeleau, Toni Pape, Ronald Rose-Antoinette et Adam Szymanski, Fabulations nocturnes : Écologie, vitalité et opacité dans le cinéma d’Apichatpong Weerasethakul, Open Humanities Press, 2017.
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imprimé le 24 octobre 2021 [10:22] depuis l'adresse IP : 35.175.107.77
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